Le Cambodge que j’aime sur Géo.fr

Reportage photos sur le site

du Magazine Géo

Au printemps, le Mékong qui dévale depuis la chine, en passant par le Laos, arrivent au Cambodge comme un don de la nature. À la saison des pluies, les moussons gonflent les eaux de ce fleuve mythique jusqu’à ce que celles-ci atteignent un niveau supérieur à celui du Tonle Sap. C’est à ce moment qu’un phénomène incroyable se produit : la force des eaux du Mékong va obliger le courant de la rivière Tonlé Sap à s’inverser, amenant les eaux vers le lac. Le lac Tonle Sap va alors multiplier par 6 sa superficie, passant de 2700 km2 à 16.000 km2, inondant les rives. À la saison sèche, le processus s’inverse à nouveau : le cours de la rivière s’écoule du lac vers le Mékong, il retrouve progressivement son niveau initial. Ceci a pour conséquence de changer totalement la configuration du lac 2 fois par an.
De là, né un flux migratoire humain tout aussi impressionnant. De nombreux villages sont installés sur le Lac Tonlé Sap et ses rives. Les villages s’organisent autour de ce phénomène que seule la nature peut nous offrir.
Il existe 2 constructions de villages bien distincts sur la surface du lac. Les villages qui l’on pourrait nommer de « sédentaires » sont montés sur pilotis. Les maisons souvent perchées à plus de 10 mètres de hauteur sont adaptées aux fluctuations du niveau du lac. Les villages flottants sont eux des nomades. Toutes les structures flottent sur des bambous ou des bidons en plastique. A cette occasion une formidable transhumance humaine  s’opère. On assiste à un spectacle étonnant. Des villages entiers se déplacent, les maisons, les commerces, les écoles et même l’église du village. Mais rien ne bouge pendant le transport. On aimerait imager que l’institutrice continue à faire la classe, pendant que la mère de famille cuisine le repas de midi. Chacun déménage sa maison tractée par une ou plusieurs pirogues, afin de s’installer dans un lieu plus adapté à « une vie sur l’eau », à la recherche de  moins de profondeur, un lieu moins hostile à la dure vie au quotidien de ces nomades des eaux du lac.
Et la vie continue de s’organiser autour de chaque maison flottante, de chaque famille avec des carrés de potagers flottants qui ont fait, eux aussi partie du voyage, la ciboulette voguant à la brise du vent. Des jardins où poussent toutes sortes de légumes, d’herbes aromatiques, ingrédients qui mijotent dans le plus grand secret et pour servir des soupes Cambodgiennes succulentes.
C’est sur une petite pirogue que s’installe le resto flottant et itinérant du coin. A son bord une cuisinière au feu de bois, une femme s’affaire en cuisine tel un chef étoilé, des effluves à faire saliver les papilles les plus récalcitrantes. De cette cuisine sortira des soupes dont seule la maitresse de la pirogue connait les secrets. Un mélange délicat d’herbes qui ferait pâlir de jalousie notre « Marc Vera » national. Des produits 100% naturels, nourris à la seule force des rayons du soleil, de l’eau du lac et du savoir-faire de ces paysans lacustres.
Le temps s’égrène, calmement, autour de ses activités si lointaines de notre quotidien occidental. Les hommes vont à la pêche, les femmes et les enfants s’adonnent aux tâches quotidiennes, tels que le nourrissage des crocodiles qui cohabitent dans des enclos flottants à côté ou sous la maison.
Grands parents, enfants, petits-enfants bercés dans les hamacs, tout la famille vit ensemble ou dans les maisons mitoyennes, solidement arrimées l’une à l’autre.
Le tableau est idyllique. Une vie sur l’eau ! Mais au fil de l’eau, au fil du temps, la carte postale jaunie. Les couleurs ternissent. L’élevage de crocodiles qui nourrissait la famille ne fait plus recette. Le poisson se fait plus rare d’année en année, la jacinthe d’eau envahie et étouffe la vie animale lacustre. L’alphabétisation des enfants fait défaut. Les Braconniers font un massacre dans ce haut lieu de migration des oiseaux.
Alors quelques ONG se sont intéressées de plus près aux méfaits de ces facteurs destructeurs de tout un mode de vie, une culture ancestrale, au milieu de cette grande étendue d’eau.
Elles ont éduqué les braconniers pour qu’ils deviennent des Rangers garant de la préservation de la biodiversité. Elles ont créé une réserve ornithologique. Elles ont introduit des notions de développement durable. Elles ont transformé la prolifération de la Jacynthe d’eau en un artisanat lucratif en initiant les jeunes filles aux tressages et à la confection de paniers, tapis ou sac décoratifs qu’elles vendent aux centaines d’hôtels de luxe qui campent à quelques kilomètres du lac. Hôtels qui accueillent près de 3 millions de visiteurs pour les incontournables Temples d’Angkor. Seuls quelques centaines, voir quelques milliers d’entre eux ont connaissances ou s’intéressent à la fantastique biosphère de l’UNESCO qui est le Tonlé Sap. Cette vie lacustre qui tente maintenant de survivre à côté d’un des sites les plus visités au monde.
Cette cohabitation incite la jeune génération à quitter le village lacustre de leur enfance pour se frotter de plus près à tout ce qu’offre le modernisme. L’occidentalisation des villages flottants grignote à une vitesse fulgurante une culture, que certains d’entre nous aurait voulu voir préserver. L’éternelle question des bienfaits de la modernisation se pose. Mais peut-on tenir rigueur à ces habitants d‘un autre monde de vouloir posséder un Iphone, une pirogue à moteur, une parabole, un groupe électrogène ?
Je ne peux que, très égoïstement, regretter les soirées avec les habitants du village de Preak Toal. Assise sur la Terrasse de leur maison, partageant un repas à la seule lumière de la bougie, puis installée dans un hamac, écouté ce peuple Khmer échanger des mots que je ne comprenais pas mais si mélodieux. Le tout rythmé par le clapotis qui frappe les bambous flottants de ces demeures flottantes.
Mais ces instants magiques auront été pour moi éphémères. A chacun de mes passages, je constate la dégradation de cette vie, l’érosion d’une culture. Et puis, je constate l’agonie est  du lac déjà bien meurtri. Une grosse société d’énergie électrique a obtenu l’accord de construire une gigantesque centrale hydro-électrique au Laos qui va gérer le flux du mythique Mékong, cette artère nourricière de tout l’Asie du Sud Est.
Le mois de novembre ne sera plus l’occasion d’une fête et de la migration des villages flottants. Ceux-ci auront été désertés pour, probablement, trouver la nourriture dans les grandes villes avoisinantes sur la terre ferme. Cette population terrestre saura-t-elle accueillir les «gens du lac » ?
Le Tonlé sap et les âmes qui y vivent sont déjà sous respiration artificielle. Quand sera donné l’accord de débrancher la machine qui maintient en vie encore toute une civilisation, ses autochtones et leur mode de vie ?
Euthanasier  notre planète, qui a le droit de prendre les décisions de baliser le monde en construisant des barrages pour détourner la vie au détriment d’intérêts financiers ?
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